Petit bout d’essai sur Basquiat…

Introduction à une poétique du divers” Edouard Glissant

C’est ici que tout commence et pourtant, tout est déjà là. Origine, préliminaire, l’introduction nous entraîne à l’intérieur d’un développement préalablement défini. L’introduction définit, questionne, annonce, forme et cadre le contenu du développement. Elle constitue un dé-tour essentiel au sujet à l’intérieur duquel elle nous mène (intro-ducere). Ce sujet est ici l’art pictural de Jean-Michel Basquiat. Dès lors, on pourrait imaginer présenter ce sujet avec des références à l’histoire de l’art. Mais, peut-on seulement saisir l’art de Basquiat avec cette approche ? A quelle histoire appartient l’art de Basquiat, si ce n’est la sienne ? Lorsque l’on aborde l’art, on ne peut s’empêcher de le contextualiser, de le situer par rapport à cette grande ligne chronologique distinguant les grands courants et regroupant les artistes dans des catégories bien définies. Cette approche très cartésienne est liée aux règles qui ont régi l’art pendant longtemps. Jusqu’à son émancipation qu’il est difficile de dater, l’art était très académique. Un tableau devait répondre à des critères esthétiques précis et se construisait d’une façon précise. Le cadre était alors comme un carcan dont la présence donnait à voir le beau. Tout débordement était prohibé. Dès 1863, le Salon des refusés permet aux artistes de détourner les règles et de laisser l’art prendre le dessus sur l’académisme. Au fur et à mesure les artistes se jouent des règles et de nouvelles formes artistiques émergent. L’art n’est plus cette série de cadres réglementés contenant des toiles semblables les unes avec les autres. Le cadre devient une lucarne ouverte sur le monde donnant à voir des esthétiques diverses. Les artistes débordent le cadre jusqu’à l’oublier. La toile n’est pas enfermée, rien ne sépare le mur de l’espace muséal de ce monde pictural créé par l’artiste. Cet éclatement du cadre implique une rupture avec la définition de l’art. Définir, c’est border, contenir l’achèvement. L’absence de cadre est alors synonyme de non-définition. Rien n’est fini, tout reste à faire. L’art de Jean-Michel Basquiat est un art éclaté, ouvert, écorché. Sa peinture est en perpétuelle évolution jusqu’à l’accrochage en galerie. C’est donc le regardeur qui vient finir et définir l’art qui lui est donné à voir. L’oeuvre de Basquiat est indéfinissable et c’est ce qui fait sa force. Basquiat se joue des frontières, des limites. Dans son art, tout est débordement et ouverture. Ses toiles deviennent des espaces où la dispersion permet de se rassembler. Le désordre devient alors créateur. Basquiat est un voyageur artistique traversant les genres, les temps et les influences pour nous donner à voir un art métissé et hybride résistant à la globalisation et à l’uniformisation de l’art. Si nous ne pouvons définir l’art de Basquiat, nous pouvons le dé-définir en le qualifiant d’hybride, métisse et créole, empruntant à Edouard Glissant sa pensée archipélique. Glissant prend plaisir à s’inspirer puis à tout mélanger, Basquiat aussi. “Je crois que la répétition est une des formes de la connaissance dans notre monde: c’est en répétant qu’on commence à voir le petit bout d’une nouveauté qui apparaît”.

La force des toiles de Basquiat réside dans leur pouvoir de suggestion.

I cross out words so you will see them more: the fact that they are obscured makes you want to read them” Jean-Michel Basquiat

La toile semble alors se donner à lire dans son inachèvement, dans sa construction. Il y a chez Jean- Michel Basquiat une volonté d’inscrire la trace d’une expérience mentale comme un mouvement spontanné pouvant alors être biffé ou repassé. Les toiles peuvent alors prendre l’aspect d’un brouillon en nous montrant ce qui est rayé, en laissant transparaitre l’effacé. Basquiat joue avec les traces. Mais s’agit-il de la trace d’une écriture ou de l’écriture de la trace ? Il couvre les mots de peinture, les raye, les cache, les assemble selon une technique d’association libre. En littérature, Basquiat aime Mark Tawain, qu’il cite dans le tableau Undiscovered Genius of the Mississippi Delta. Ses livres favoris sont The Subterraneans de Kerouak et Junkie de Burroughs, il connaît très bien la technique du cut-up– collage littéraire – formalisée par la Beat Generation, permettant une production littéraire riche, faite de collages et de juxtaposition de mots. Ces techniques, que l’on retrouve dans ses oeuvres, furent initiées par les Surréalistes qui parvenaient à constituer des images étonnantes à partir de découpages et de réassemblages de morceaux de texte. Chez Basquiat, la technique de collage consiste à faire exploser les choses et à dévoiler la réalité en éclats, ce qui donne un aspect très direct et brut de son travail. Il travaillait beaucoup à l’instinct. Jack Kerouac définissait le terme “beat” de la façon suivante: “Cela signifie être, d’une façon non dramatique, au pied de son propre mur.” On retrouve cette idée chez Basquiat qui, à travers ses toiles, se retrouve en face de sa propre existence, comme un mur qu’il tente de franchir en redessinant son arbre généalogique aux racines hybrides…

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Elvire Bonduelle

J’ai découvert Elvire Bonduelle lors de la quatrième édition du Nouveau Festival du Centre Pompidou où j’étais médiatrice. Elvire Bonduelle, c’est la goutte d’eau qui fait que le verre n’est jamais à moitié vide. Artiste généreuse et touche-à-tout qui n’a pas le sourire dans sa poche, elle mène une quête d’harmonie et de bonheur et cherche à raconter des histoires à travers des formes à la fois simples et dirigées. Si son art aspire au bonheur, en est-il pour autant naïf ? Non, bien au contraire. L’art d’Elvire Bonduelle ne nie pas la réalité mais tente d’en faire oublier la dureté en en donnant une nouvelle approche. Il ne s’agit alors pas de faire l’autruche, de faire semblant, mais de « faire avec », d’empiler autant de matelas pour ne plus être dérangé par un petit pois sous-jacent. Elle cherche alors à connaître la réalité pour mieux se l’approprier et l’appréhender différemment. Ainsi, elle imagine des lunettes sèche-larme, des meubles pour arrondir les angles ou encore le journal Le Monde contenant uniquement des bonnes nouvelles. Son art du quotidien, qu’elle n’hésite pas à qualifier de « décoratif », est une invitation à la contemplation, un pansement sur les fractures du réel, un désenchantement joyeux.

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Allez donc voir par ici: http://www.elvirebonduelle.com/

Et ci-dessous, la chronique que j’avais écrite concernant sa résidence au Forum -1 du Centre Pompidou pendant le Nouveau Festival.

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Au cœur du musée se tient la cime d’un arbre étrange qui transperce le sol, en quête de lumière. Cet arbre est métallique, son feuillage bibliographique. Mais que se passe-t-il au pied de cet arbre ? Forum -1, nous voilà dans cet espace d’échange public et informatique, au pied d’un arbre à palabres à l’ombre duquel se tient une machinerie. Une dizaine de pommes informatiques s’activent à coups de clics pour donner naissance à de bien jolies feuilles. Non loin de là s’est installée Elvire Bonduelle, qui après avoir « balayé Kandinsky », balaie, au pied de son arbre, les pages d’un ouvrage de Morellet, tout droit tombé de l’arbre. Elvire le cueille, l’effeuille et, seule à sa table, armée du plus simple outillage : feutres et règles en tout genre, écrit un « P.S. » à Morellet. À côté des machines, son travail artisanal nous incite à admirer un livre en train d’éclore. Elle dessine « à la règle » mais s’amuse à arrondir les angles. Formes et lettrines viennent guider son trait tandis que des lignes viennent nervurer ses feuilles, les faire vibrer sous le regard des curieux. Elvire lève alors le crayon et les yeux, nous offre un sourire ou un dessin et l’envie de cultiver notre jardin.

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Texte écrit lors de l’installation de l’oeuvre de Daniel Buren pour Monumenta, mai 2012.

Monumenta est une exposition de dialogues. C’est tout d’abord un dialogue entre un lieu unique et un artiste renommé. Rencontre éphémère donnant naissance à une œuvre unique. Ce dialogue, à chaque fois surprenant, devient une didascalie essentielle à la construction du dialogue se tissant entre le regardeur et l’artiste par le biais de son œuvre. Souvent, un médiateur s’immisce dans ce dialogue en tentant de construire dans la réciprocité un discours unique, prenant vie à travers les remarques ou impressions de chacun. Monumenta est une page blanche, un cadre évidé que chaque artiste invité à la liberté de remplir, d’habiter, d’orner et dont chaque regardeur peut s’emparer. Monumenta est donc également un dialogue entre un « cadre » de verre et d’acier majestueux et une oeuvre d’art contemporain. Dès lors, le rapport encadré / encadrant devient très fort. Le cadre n’est plus cet atour excessif étouffant la peinture dans les salons officiels mais il fait partie intégrante de l’œuvre. Si l’art contemporain éclate la notion de cadre, que ce dernier n’est plus physiquement présent, répondant à une série de critères prédéfinis par des institutions, le cadre est là, il est constitutif de l’œuvre. Le cadre n’est plus interchangeable, puisque sans lui, l’œuvre d’art n’est plus. L’œuvre d’art in situ est faite dans un cadre, par le cadre et avec le cadre. Le cadre devient alors cette lucarne infinie avec laquelle l’artiste travaille. Il ne vient pas a posteriori « finir » une œuvre, la refermer mais au contraire, le cadre est premier, il définit l’œuvre. Le cadre se laisse déborder. Atour, premier a-bord, il est quelquefois placé au centre, au cœur de l’œuvre « excentrique ». Les marges blanches deviennent alors un contexte indispensable au tissage constituant le « texte » artistique. Sans ses marges, le texte n’a plus « lieu » d’être, rien ne tient plus en place.

Daniel Buren travaille avec le cadre. Il s’en empare et joue avec les marges, en marge. L’architecture du Grand Palais forme, in-forme ou déforme son œuvre. Dans la nef du Grand Palais, les formes courbes, rondes contrastent avec la rigidité et droiture extérieure. C’est donc avec ces formes opposées que Buren dialogue avec une œuvre verticalement rigide et horizontalement arrondie. Un long corridor tel un tube carré relativement étroit permet de « recardrer » son œuvre. Une forêt de poteaux, dont la droiture est renforcée par les bandes blanches et noires, supporte un nuage composé de cercles colorés. Cette forêt est une invitation à la déambulation. Chaque regardeur peut alors choisir son propre cadre qu’il regarde en l’air ou face à lui. Le cadre est mis en abîme et peut être décliné selon les points de vue ou les « photos-souvenirs » qui offrent alors un nouveau cadre. « Excentrique(s) » est une oeuvre dont l’encadrant devient encadré et réciproquement. Mais que trouve-t-on au centre de ce « cadre » ? Rien, le vide comme une invitation à contempler le cadre. Un clairière nous invite, sous la coupole, à « recardrer » l’œuvre, la replacer dans son contexte. Il s’agit d’un vide structurant, un vide herméneutique. Nous sommes au cœur de l’œuvre, entre deux pleins colorés et c’est le vide qui s’offre à nous comme une réminiscence du cadre premier, de l’espace qui donne lieu à l’œuvre ou de l’œuvre qui redonne lieu au cadre. Sous la coupole, nous sommes au cœur de ce dialogue entre le lieu et l’œuvre. La nef est un cadre pour l’œuvre qui, à son tour, sert de cadre à ce cadre. Le cadre est au centre, au centre de cercles excentriques.

« N’importe quel objet peut être un objet d’art pour peu qu’on l’entoure d’un cadre », déclarait Boris Vian. Daniel Buren, lui, entoure le cadre de son œuvre comme pour souligner le dialogue entre les deux… c’est là toute son excentricité.

 

Daniel Buren, « Excentrique(s), travail in situ »