Orignal – Max de Radiguès

Quand je ne suis pas au musée, j’aime m’enfoncer dans mon canapé avec une bonne BD. Aussi je traine souvent mes bottes chez mon p’tit libraire préféré – Au Grand Nulle Part – pour lui demander « il sort quand le prochain Lastman ? », pour me procurer les dernières bonnes recommandations d’amis, pour connaître les nouveautés, pour laisser une couverture me faire du gringue… et puis, souvent, je tourne vainement ma peine vers les livres et c’est alors avec une requête bien précise que j’ai poussé la porte de la librairie il y a quelques semaines:

« Salut Fred, j’ai envie de lire un truc trop bien, tu me conseilles quoi ? »

À ces mots, mon cher libraire qui a toujours plus d’un tour à son arc, me tend un exemplaire d’Orignal de Max de Radiguès. Séduite dès la couverture, je n’en néglige pas pour autant l’adage de mes amis les anglais. Puisqu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture, je le feuillette, rapidos. Les belles couleurs de la couv’ s’évaporent alors pour nous offrir un dessin épuré en noir et blanc. Il ne m’en faut pas plus, je suis convaincue, cette BD me rejoint dans mon canapé.

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Avec le titre, Max de Radiguès plante le décor et nous invite dans le grand nord Canadien pour nous plonger dans le quotidien de Joe, adolescent timide et réservé, en proie au harcèlement de son camarade de classe Jason qui en fait son bouc émissaire. L’histoire est donc une chronique de ce garçon rêveur et introverti, pas très bien dans ses bottes, que la persécution et l’humiliation pousseront à trouver refuge loin de son bourreau et de l’incompréhension des adultes, dans un placard à balais ou encore dans les bois où il fera une rencontre salvatrice… avec un orignal.

La violence, qu’elle soit physique ou morale, nous parvient à travers un point de vue intériorisé, avec une sincérité déroutante. Si elle semble adoucie par la douceur du graphisme, la poésie des décors cotonneux, elle ne s’émousse pas dans les actes ou les dialogues qui placent le lecteur dans cette position dérangeante de témoin impuissant. Oscillant entre beauté et poésie et dureté et cruauté, ce roman graphique est dénué de fioritures: les dialogues sont rares et le graphisme limpide et épuré. Et c’est avec sensibilité et fraîcheur que Max de Radiguès nous transporte dans cette fable cruelle et juste qui laisse un arrière goût de douce amertume.

Ce petit goût là ne nous laisse pas indifférent et nous donne envie de nous réfugier sous une dizaine de coussins mous ou de chausser une paire de bottes pour devenir justicier de canapé, en quête d’humanité, un petit orignal sur l’épaule…

ou encore, de chausser ses bottes, les trainer jusqu’à chez son p’tit libraire gentil et emporter TOUT Max de Radiguès dans son canapé, à nouveau.

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Relectures

Dans la vie, il existe des petits questionnements accessoirement utiles, fondamentalement futiles que vous traînez derrière vous comme des petites casseroles.

Bon, moi je ne suis pas forcément bonne cuisinière, mais il se trouve que j’ai une collec’ de casseroles à faire pâlir un lavabo. Parmi les pièces que j’astique souvent: « Comment ranger sa bibliothèque ? ». Par auteur, collection, genre, couleur du dos, taille, qualité… Chaque fois que je glisse un nouveau livre dans ma bibliothèque, j’ai envie de tout réagencer autour… Pas simple, alors j’y pense et puis j’oublie… Je déplace, replace, remplace, soupire et puis abandonne en imaginant que la nuit tombée, une fois mes yeux bien fermés, ma bibliothèque devient un joyeux bordel, un lieu de rencontres aussi fortuites qu’improbables. Lolita fait alors du gringue à Mr. Rochester, Adrian Tomine parle technique avec Rothko, Lily Love Peacock vient en aide aux rescapés de Malevil tandis que les Moomins, en vacances à Manabé Shima, relisent Marguerite Duras et les maximonstres… Bref, vous l’aurez compris, ma bibliothèque, c’est la porte ouverte à n’importe quoi. Littérature jeunesse, BD, romans, essais, monographies… se côtoient, se font face, fricotent ou se tournent le dos. Rien n’est étiqueté, classé ou catégorisé, ce qui permet de faire des rapprochements originaux, des parallèles improbables.

Etre médiateur culturel, c’est un peu être une bibliothèque non organisée. C’est faire appel à des références populaires ou spécialisées par rapport à un artiste, une thématique, c’est croiser les regards et multiplier les points de vue, c’est faire en sorte que chacun puisse s’approprier l’oeuvre. Aussi, en 2011, alors que je suis médiatrice pour Monumenta dans la Nef du Grand Palais, j’invite un petit lot d’amis talentueux. En échange d’une médiation autour et à l’intérieur du Léviathan d’Anish Kapoor, je leur demande une restitution de l’oeuvre. Certains se sont prêtés au jeu en illustrant leur regard sur l’oeuvre. Les techniques sont différentes, les points de vue aussi et ça donne de chouettes mises en abîme artistiques.

Voyez plutôt…

 

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Tim

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Florent Chavouet

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Arthur de Pins

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Manox

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Adepte des événements tel que Murakami à Versailles, j’aime les regards kaléidoscopiques, les rencontres d’univers différents et les réinterprétations. J’aime quand ça s’entrechoque, que ça s’imbrique, que ça se pénètre. Si l’artiste est souvent le plus mal placé pour parler de son travail, pourquoi ne pas laisser les autres s’exprimer à sa place.

Tous ces petits métissages peuvent donner lieu à de magnifiques relectures comme lorsque Clément Oubrerie illustre la vie de Pablo Picasso dans la BD Pablo (le tome 3 vient de sortir !). Pour nous plonger dans le Montmartre de l’époque, peuplé d’artistes, Oubrerie varie les matériaux et, le rendu tremblé et chaud créé une atmosphère captivante. Une jolie façon d’apprendre beaucoup sur une époque et un milieu.

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Vincent Caut illustre également à merveille l’univers de Picasso sur son blog:

http://www.vincentcaut.com/2013/05/7-mai-2013.html

Et allez, pour la route, un autre très bel exemple de relecture: Jane, le renard et moi, écrit par Fanny Britt et illustré par Isabelle Arsenault. Une histoire et un trait touchants qui font le portrait d’Hélène, petite fille timide qui puise dans l’univers de Jane Eyre, premier roman de Charlotte Brontë, une pincée d’espoir qui vient colorer sa vie morose.

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Bonnes relectures !