Ta-Da !

Ta-da ! C’est ce petit cri de joie émis deux secondes après le « oulala » et à peine trois avant le « patatra ». Ta-da ! c’est la surprise d’un petit moment, le ravissement d’un ici et maintenant. C’est le lapin qui sort enfin du chapeau, la dernière carte – l’as de carreau – au sommet de notre presque-château. Mais Ta-da ! C’est aussi le titre que donne Navid Nuur à sa proposition interactive installée à la galerie des enfants du Centre Pompidou.

L’onomatopée illuminée donne le ton dans un univers coloré au sein duquel tous nos sens sont réveillés et sollicités… voilà de quoi attirer petits et grands (poil-aux-dents) dans un espace ouvert (un peu trop?) sur le hall du Centre Pompidou.

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Artiste conceptuel, Navid Nuur avoue s’être longtemps ennuyé au musée (il est l’auteur du site « Bored at the museum » dans lequel il collecte les photos de visiteurs singeant des sculptures ou des tableaux). Selon lui, la présentation et l’exposition du travail de l’artiste sont moins intéressantes que le processus et la connexion avec celui qui regarde. C’est sur cela qu’il souhaite mettre l’emphase dans cet espace qu’il compose d’une vingtaine « d’interimodules » activés par le regard, l’observation ou la manipulation des visiteurs. Si l’artiste emploie ce néologisme « interimodules », c’est parce qu’à la différence des termes « sculptures » ou « installations », il reflète cette nécessité de créer un lien spatio-temporel fort avec le regardeur. De plus, c’est une façon d’évoquer l’aspect à la fois éphémère et modulaire de ses dispositifs qui font de la galerie une plateforme sensorielle au sein de laquelle le spectateur cède sa place au spect’acteur.

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 Chaque dispositif est, en effet, une invitation, un « à toi de jouer! » régit par un protocole simple mais où l’intuition à largement sa place pour que chacun y trouve son compte. Et hop, on entre en contact avec la matière, on met la main (et les pieds ) à la pâte…à modeler et tout devient source de créativité. Il suffit de se laisser porter, de se prendre au jeu et de se laisser guider par nos sens fraichement activés. On se laisse d’abord surprendre par un sas coloré dès notre entrée puis on s’amuse avec trois fois rien, juste deux bricoles et trois machins. Derrière « Ta-da! », il y a la surprise et le ravissement dans un bouillonnement d’idées illuminées et un vrombissement de créativité décalée, à l’image des « boîtes à idées » de l’artiste. En s’adressant ici aux enfants, Navid Nuur fait de la galerie un lieu d’apprentissage ou de ré-apprentissage du regard. Si au cours de notre éducation on apprend à baffouiller puis à parler, à gribouiller puis à écrire, à résoudre des équations à deux inconnues puis à se résoudre à tout oublier au sujet de ces deux inconnues, jamais il n’a été vraiment question d’apprendre à regarder, à observer ou à contempler. C’est pourquoi Nuur incite chaque paire d’yeux à se perdre dans le banal, à scruter le quotidien, à s’arrêter sur ce qui échappe normalement au visiteur en cachant, par exemple, des objets dans le hall d’entrée du Centre Pompidou ou en nous proposant de retrouver les couleurs du mobilier urbain de la ville de Paris sur des pans de mur. L’artiste cherche dans un premier temps à activer la curiosité des visiteurs pour ensuite balader notre regard dans les coins et recoins de notre environnement. Pour cela, il utilise de la lumière, de la couleur et aussi… des cadenas sur une sculpture composée de planches récupérées. En demandant au visiteur de trouver le nombre de cadenas utilisés pour son oeuvre, l’artiste fait se mouvoir pieds et yeux tout en nous faisant comprendre que c’est de cette façon qu’il faut appréhender l’art et non de façon figée et frontale. Ce qui importe est alors d’observer activement et de poser un regard sans cesse renouvelé sur ce qui nous entoure afin de déceler une forme de poésie latente ou une source de créativité inépuisable dans notre monde.

Qu’il s’agisse de revisiter La Colonne sans fin de Brancussi avec des pots de yaourt ou d’observer une tour de boites à pizza, Nuur, bricoleur poétique, bidouilleur artistique, transforme le banal en original et donne un second souffle aux objets utilitaires du quotidien. Il les détourne de leur fonction initiale et leur permet ainsi de ne pas être réduits au triste rang des déchets. Si créer c’est éliminer, Navid Nuur souligne qu’il reste une certaine énergie dans ces rebuts qu’il choisit d’utiliser et de transformer. En Mac Gyver de l’art, Nuur, armé de trois bouts de ficelle, d’un rouleau de scotch et d’un morceau de carton, parvient à nous faire voir l’univers avec une perspective nouvelle, à regarder au-delà de ce que nos yeux peuvent voir, à observer avec notre imagination et surtout à conserver nos yeux d’enfants.

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Around the frame : Pre-Raphaelite Painting

Pour ceux – et Dieu sait que vous êtes nombreux 😉 – qui se sont toujours intéressés à la notion de “cadre” dans les oeuvres pré-raphaelites, voici un petit bout d’introduction, comme un amuse-bouche un peu gras, de mon mémoire écrit il y a 5 ans déjà ! It’s in English, have fun…

INTRODUCTION

This is where everything begins and yet, is already. Origination, establishment, inception, the introduction is a preliminary. It presents something else, implies a sequel. Placed in front of, before, the introduction is the announcement of what the reader is about to read and it is what he is already reading. The introduction defines, questions, announces, forms and frames.

First in order, bedrock, foundation, the introduction is told after it has foretold and epitomises the fact that we are in quest of foundations. That is why the introduction is, paradoxical as it may seem, often written a posteriori, with the conclusion, framing then the “body” or the substance of the work. “Head” of the work, placed above, the introduction sets out the title. It is a heading leading the reader toward a specific development. It constitutes an essential detour to define the subject.

Introducing is defining, delimiting the heart of the purpose but also inviting and guiding, providing a specific meaning through a selective approach. In fact, “to introduce” means to lead inside. The inside is the subject, then subjected to the introduction, pretext leading to the text. The role the introduction plays in this system of duction can be assimilated to the role the picture frame plays in Art. Both initiate, carve, open the centre, the middle, outline and encircle to contain. The introduction and the picture frame determine and form an inside they explicitly announce. At the same time initial and paradigm, they guide us to their content in arousing our curiosity. The frame opens up an abyss just like the introduction, meta-frame, initiates an essay. To introduce means to open, to find the keyhole and its key in order to have access to the internal system of painting. During this entering, the framing process is too often disregarded. That is why we have decided to re-introduce the picture frame. If the frame is seen as the introduction of the work of art, how can we introduce our subject ? How can we introduce an introduction? How can we penetrate into this abysmal aperture?

Introducing the frame is already flitting from it. Once introduced, the frame is left aside, forgotten, revealing the canvas it encloses at its expense. The painting is “beheaded”, amputated when the picture frame is suspended. That is why we have decided to stay “around the frame”, in order not to override it and to restore its function in art, especially in “Pre-Raphaelite painting.”

The aforementioned reflections lead us to a specific point of view which seems important to adopt if one wants to understand the concept of art in its internal necessity and integrity. Sketching the frame of this work is a way to define the artistic interest of the picture frame in Pre-Raphaelite art and, in order to do so, we need to consider the picture frame and its scopic function as a postulate, a prerequisite in order to question it later, at every stage of our advance. That is why we first need to penetrate the picture frame, guided by our desire of Beauty. We need to get in to get out. It is essential to penetrate the frame in order to apprehend and comprehend it in its relationship with the picture, to question it hermeneutically.

With the Pre-Raphaelite picture frame, we decided to give a narrower entrance to our subject, to restrain the frame our work. We shall consider the painting as a cloth and we shall attempt to follow its multiple threads to study their entanglements not only in but also with the picture frame, essential framework of art. We shall study Pre-Raphaelite painting in order to expand to its edges, to get onto the picture frame. In doing so, we consider Pre-Raphaelite painting as a pretext to re-frame the margins of the picture frame, marginal subject in the history of art, to go beyond the ellipsis of the picture frame.

The Pre-Raphaelite Brotherhood was a revisionist current formed in 1848 to challenge the Academic tradition. Yoked together with the same term “Pre-Raphaelite”, some artists like Dante Gabriel Rossetti, instigator of the Pre-Raphaelite circle, and John Everett Millais have visually little in common. Nevertheless, their works were linked by other factors. Connected personally and culturally, this network of artists shared their interest for medieval poetry, minutely studied landscaped and women. A versatile group of artists, the Pre-Raphaelite circle can be seen as an inner group of close friends sharing social and artistic values, but also as a loose circle with a larger fringe in and out of which some artists moved. In fact, between the 1840s and the 1860s, the original members of the Brotherhood developed diverse approaches in discovering that their aspirations pulled in different directions. Pre-Raphaelitism was defined by and estranged from the picture frame. Relentlessly playing with the concept of framing, the marginal artists dismantled Art concepts in order to elucidate the link between a picture and its frame and so is the aim of our work.

Our discourse about Pre-Raphaelite painting aims to reproduce the limitations which constituted their art in studying the different aspects of the picture frame. Frame of mind and protective rampart, the first frame we shall penetrate is ideological and defines the Pre-Raphaelite circle. Within this circle, versatile artists worked together with different forms of art. Painting, poetry, sculpture were reformed in order to fit in their ideological frame. Both a position and an opposition, the frame defines Pre-Raphaelitism. As an essential accessory, the picture frame cooperates with the painting. As a tangible margin, the Pre-Raphaelite picture frame is innovative and unique. Its conception by the Pre-Raphaelite artists gave birth to a specific representation of the picture frame. Between continuity and contiguity, the Pre-Raphaelite picture frame is a part of the work of art as a whole: pre-Raphaelite painting gives the picture frame a right place in keeping with its dignity.

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Anke Feuchtenberger

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 La dessinatrice de la Putain P est à l’honneur à la galerie Martel et il ne faut absolument pas manquer ça !

Voilà. Bon ok, c’est un peu léger comme chronique. Je vais donc tenter d’étoffer un peu mon propos, même s’il fait bien trop chaud pour ça…

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Toiles, gravures, dessins, affiches… sur petit ou grand format, en noir et blanc, nuances de gris ou en couleurs, l’exposition nous présente l’univers artistique aux multiples facettes d’Anke Feuchtenberger. On s’approche pour apprécier la minutie de son travail sur carte à gratter ou la richesse de ses sérigraphies, on tente de prendre du recul face à ses planches au fusain pour mieux saisir chacune des nuances… Bref, on avance, on s’éloigne, on passe de l’un à l’autre sans transition mais on est saisi par son univers – où la question du corps semble être la clef de voûte – avec la même admiration.

Graphiste de formation, l’artiste commence par le street art et la conception de poster. Elle ne se tourne vers la BD que tardivement, suite à l’effondrement du mur de Berlin. C’est peut-être ce virage tardif qui lui permet de se forger un univers tout particulier. Nourrie de références esthétiques éclectiques, elle parvient, au moyen de dessins uniques ou de récits graphiques, à développer une approche originale du cadrage mais aussi de la narration. Elle parvient à associer subtilement l’esthétisme du graphisme et de l’illustration dans la narration avec une économie de dialogues. Difficile donc de ne pas se laisser entraîner par son univers onirique peuplé d’animaux étranges, de personnages nus, de créatures fantasmagoriques ou enfantines avec des grosses têtes… qui nous laissent à mi-chemin entre le rêve flippant et le conte naïf.

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Allez-y à la rentrée, car pour le moment, ils sont août, comme tout Paris en bikini !

Et en attendant, jetez un oeil par ici:

Orignal – Max de Radiguès

Quand je ne suis pas au musée, j’aime m’enfoncer dans mon canapé avec une bonne BD. Aussi je traine souvent mes bottes chez mon p’tit libraire préféré – Au Grand Nulle Part – pour lui demander « il sort quand le prochain Lastman ? », pour me procurer les dernières bonnes recommandations d’amis, pour connaître les nouveautés, pour laisser une couverture me faire du gringue… et puis, souvent, je tourne vainement ma peine vers les livres et c’est alors avec une requête bien précise que j’ai poussé la porte de la librairie il y a quelques semaines:

« Salut Fred, j’ai envie de lire un truc trop bien, tu me conseilles quoi ? »

À ces mots, mon cher libraire qui a toujours plus d’un tour à son arc, me tend un exemplaire d’Orignal de Max de Radiguès. Séduite dès la couverture, je n’en néglige pas pour autant l’adage de mes amis les anglais. Puisqu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture, je le feuillette, rapidos. Les belles couleurs de la couv’ s’évaporent alors pour nous offrir un dessin épuré en noir et blanc. Il ne m’en faut pas plus, je suis convaincue, cette BD me rejoint dans mon canapé.

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Avec le titre, Max de Radiguès plante le décor et nous invite dans le grand nord Canadien pour nous plonger dans le quotidien de Joe, adolescent timide et réservé, en proie au harcèlement de son camarade de classe Jason qui en fait son bouc émissaire. L’histoire est donc une chronique de ce garçon rêveur et introverti, pas très bien dans ses bottes, que la persécution et l’humiliation pousseront à trouver refuge loin de son bourreau et de l’incompréhension des adultes, dans un placard à balais ou encore dans les bois où il fera une rencontre salvatrice… avec un orignal.

La violence, qu’elle soit physique ou morale, nous parvient à travers un point de vue intériorisé, avec une sincérité déroutante. Si elle semble adoucie par la douceur du graphisme, la poésie des décors cotonneux, elle ne s’émousse pas dans les actes ou les dialogues qui placent le lecteur dans cette position dérangeante de témoin impuissant. Oscillant entre beauté et poésie et dureté et cruauté, ce roman graphique est dénué de fioritures: les dialogues sont rares et le graphisme limpide et épuré. Et c’est avec sensibilité et fraîcheur que Max de Radiguès nous transporte dans cette fable cruelle et juste qui laisse un arrière goût de douce amertume.

Ce petit goût là ne nous laisse pas indifférent et nous donne envie de nous réfugier sous une dizaine de coussins mous ou de chausser une paire de bottes pour devenir justicier de canapé, en quête d’humanité, un petit orignal sur l’épaule…

ou encore, de chausser ses bottes, les trainer jusqu’à chez son p’tit libraire gentil et emporter TOUT Max de Radiguès dans son canapé, à nouveau.

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Winshluss, un nom qui glisse, une expo qui grince

Il était une fois « Un monde merveilleux », dans la galerie des jouets, une affiche aux couleurs acidulées et le doux son d’une boîte à musique qui se laisse entendre dès l’entrée de l’exposition…

Mais, une fois poussée, la porte d’entrée révèle une pièce bien sombre dans laquelle prend place un monde tendrement cynique peuplé de jouets gentiment inquiétants. Le vernis acidulé craque et la petite musique devient entêtante voire flippante…

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Winshluss, plasticien décalé et auteur de BD indépendante, fait rêver les amoureux d’oxymores en nous présentant un travail hétéroclite et plein de contradictions. Jouets, posters, revues, dessins animés, sculptures, planches et dessins originaux… l’artiste est assez peu attaché à la forme qui n’est pour lui qu’un moyen de raconter quelque chose. Ainsi, il passe de la sculpture au dessin ou à l’animation avec génie et talent.

En réalisant spécialement pour l’exposition 4 univers liés à la guerre, aux contes, aux animaux et à la société de consommation, il nous présente son monde ultra-coloré mais néanmoins constamment empreint d’un certain humour noir. Winshluss ravive nos rêves d’enfants tout en y apportant un regard critique et corrosif. Derrière la douceur de ses traits, le gentil masque de tigre ou le plastique parfaitement lisse de ses sculptures, on retrouve un regard abrupt et acéré dénonçant la société dans laquelle on vit. Mais Winshluss ne se veut pas donneur de leçons pour autant. Il ne cherche qu’à montrer du doigt en éclatant le cocon de l’enfance pour révéler une face cachée, plus sombre. La douceur acide de l’enfance prend alors un arrière-goût amer, celui de l’innocence déchue. Et, pour mieux nous faire avaler la pilule, il ajoute toujours une bonne dose de second degré. Ainsi, avec Une histoire et au dodo, par exemple, il nous propose une relecture des contes de Perrault, Andersen ou des frères Grimm. Chacune des histoires qu’il reprend est conçu comme un théâtre de papier politiquement incorrect : la petite sirène vit au milieu d’un tas de détritus sous-marins tandis que le petit chaperon rouge fait la peau au loup à la tronçonneuse ! Le regard caustique de Winschluss vient alors corroder les versions édulcorées proposées par Disney pour revenir au principe originel du conte qui aide l’enfant à comprendre le monde adulte. Avec son « Supermarché Ferraille » ou son dessin animé « Il était une fois l’huile », l’artiste caricature avec finesse la société de consommation et dénonce l’absurdité du monde dans lequel on vit. Sur les rayonnages, du foie gras de chômeur élevé en HLM, des boîtes de miettes de dauphin, des raviolis au cyanure, de la raclette déjà fondue, des saucisses de hamster… et la devise « consommer, c’est rêver ».

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Malgré la vision incisive de l’artiste luttant contre le prêt-à-penser, la part de rêve ne reste pas marginale dans son oeuvre. Winshluss nous invite à retomber en enfance avec le recul critique nécessaire pour pouvoir réfléchir et découvrir un travail rempli d’humour, de talent et d’intelligence.

Une exposition et un artiste à découvrir ABSOLUMENT !

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17 avril – 10 novembre 2013

Galerie des jouets – Arts Décoratifs, Paris.

Relectures

Dans la vie, il existe des petits questionnements accessoirement utiles, fondamentalement futiles que vous traînez derrière vous comme des petites casseroles.

Bon, moi je ne suis pas forcément bonne cuisinière, mais il se trouve que j’ai une collec’ de casseroles à faire pâlir un lavabo. Parmi les pièces que j’astique souvent: « Comment ranger sa bibliothèque ? ». Par auteur, collection, genre, couleur du dos, taille, qualité… Chaque fois que je glisse un nouveau livre dans ma bibliothèque, j’ai envie de tout réagencer autour… Pas simple, alors j’y pense et puis j’oublie… Je déplace, replace, remplace, soupire et puis abandonne en imaginant que la nuit tombée, une fois mes yeux bien fermés, ma bibliothèque devient un joyeux bordel, un lieu de rencontres aussi fortuites qu’improbables. Lolita fait alors du gringue à Mr. Rochester, Adrian Tomine parle technique avec Rothko, Lily Love Peacock vient en aide aux rescapés de Malevil tandis que les Moomins, en vacances à Manabé Shima, relisent Marguerite Duras et les maximonstres… Bref, vous l’aurez compris, ma bibliothèque, c’est la porte ouverte à n’importe quoi. Littérature jeunesse, BD, romans, essais, monographies… se côtoient, se font face, fricotent ou se tournent le dos. Rien n’est étiqueté, classé ou catégorisé, ce qui permet de faire des rapprochements originaux, des parallèles improbables.

Etre médiateur culturel, c’est un peu être une bibliothèque non organisée. C’est faire appel à des références populaires ou spécialisées par rapport à un artiste, une thématique, c’est croiser les regards et multiplier les points de vue, c’est faire en sorte que chacun puisse s’approprier l’oeuvre. Aussi, en 2011, alors que je suis médiatrice pour Monumenta dans la Nef du Grand Palais, j’invite un petit lot d’amis talentueux. En échange d’une médiation autour et à l’intérieur du Léviathan d’Anish Kapoor, je leur demande une restitution de l’oeuvre. Certains se sont prêtés au jeu en illustrant leur regard sur l’oeuvre. Les techniques sont différentes, les points de vue aussi et ça donne de chouettes mises en abîme artistiques.

Voyez plutôt…

 

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Florent Chavouet

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Arthur de Pins

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Adepte des événements tel que Murakami à Versailles, j’aime les regards kaléidoscopiques, les rencontres d’univers différents et les réinterprétations. J’aime quand ça s’entrechoque, que ça s’imbrique, que ça se pénètre. Si l’artiste est souvent le plus mal placé pour parler de son travail, pourquoi ne pas laisser les autres s’exprimer à sa place.

Tous ces petits métissages peuvent donner lieu à de magnifiques relectures comme lorsque Clément Oubrerie illustre la vie de Pablo Picasso dans la BD Pablo (le tome 3 vient de sortir !). Pour nous plonger dans le Montmartre de l’époque, peuplé d’artistes, Oubrerie varie les matériaux et, le rendu tremblé et chaud créé une atmosphère captivante. Une jolie façon d’apprendre beaucoup sur une époque et un milieu.

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Vincent Caut illustre également à merveille l’univers de Picasso sur son blog:

http://www.vincentcaut.com/2013/05/7-mai-2013.html

Et allez, pour la route, un autre très bel exemple de relecture: Jane, le renard et moi, écrit par Fanny Britt et illustré par Isabelle Arsenault. Une histoire et un trait touchants qui font le portrait d’Hélène, petite fille timide qui puise dans l’univers de Jane Eyre, premier roman de Charlotte Brontë, une pincée d’espoir qui vient colorer sa vie morose.

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Bonnes relectures !

Ron Mueck

Du 16 avril au 29 septembre, le sculpteur australien Ron Mueck fait cohabiter ses personnages étrangement banals dans la Fondation Cartier. Depuis le boulevard Raspail, on peut déjà apercevoir, à travers les grandes baies vitrées de Jean Nouvel, la sculpture d’un couple sous un parasol. Et c’est d’ailleurs ici que tout commence, à leurs pieds, ici que nous prenons conscience de la finesse du travail de Mueck que nous découvrirons grâce aux 9 pièces exposées, dont 3 inédites, réalisées pour cette exposition, avant de s’arrêter un bon moment dans son atelier grâce au documentaire de Gautier Deblonde qui nous présente alors un artiste aussi loquace que ses sculptures.

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L’exposition s’ouvre donc sur la sculpture démesurée d’un couple de vacanciers exposant leur corps aux rayons du soleil estival et aux yeux des visiteurs. Les plis de la peau, des tâches de vieillesse, des veines gonflées…les pièces sont humaines jusqu’au bout des ongles. Ron Mueck refuse l’idéalisation des corps. Bourrelets, peaux blanches et fripées nous éloignent des canons de beauté présentées par les sculptures classiques pour créer une proximité avec le regardeur. Face à tant de détails, on en vient presque à se demander si on avait déjà si bien regardé un corps, de la voûte plantaire aux fins détails d’une oreille. Toutes les sculptures sont d’un réalisme à couper le souffle. Les personnages de Ron Mueck sont présentés dans des situations banales – une mère portant son enfant et des sacs remplis de provisions, un couple d’adolescents… Cette simplicité vient presque nous gêner. En tournant autour de ces sculptures, de ces « arrêts sur image » et en les scrutant sous tous les angles, le visiteur devient presque voyeur. On n’ose pas les perturber dans des moments d’intimité. D’ailleurs un médiateur est posté à proximité de chacune des pièces afin de veiller ces corps inanimés. Pourtant, un visiteur, tel un croque-mort, se permet de toucher le gros orteil de cette femme géante sous son parasol… comme pour s’assurer qu’à la différence de cette sculpture, lui est bien vivant, en chair mais aussi en os. Ce geste lui est aussitôt reproché et c’est alors que, pour sa défense, il rétorque « c’est pas écrit qu’on ne peut pas toucher »… Non mais franchement, est-ce que vous toucheriez les orteils d’un inconnu, vous ?

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On peut alors se demander ce qui, dans les oeuvres de Mueck, attire alors notre regard.

La taille est le seul élément non réaliste: démesurément grandes ou petites les sculptures de Ron Mueck ne sont jamais à échelle humaine. C’est ce jeu sur les changements d’échelle qui créé un univers fantasmagorique et permet une prise de distance, un questionnement ou un regard critique face à ces situations particulières. L’artiste n’est alors pas un simple portraitiste mais semble questionner, à la manière d’un Martin Parr notre rapport au corps, à l’existence. C’est le mystère de ces sculptures songeuses qui nous questionne et nous captive mais aussi la minutie avec laquelle l’artiste travaille. Dans son atelier silencieux, pas un seul ordinateur ne bourdonne. Tout se fait manuellement et c’est ce contact direct avec la matière qui fait que Ron Mueck fait corps avec ses sculptures.

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